médicaments et argent

Le lobby de l’industrie pharmaceutique

Les prix des médicaments sont négociés entre l’État et les industriels, mais la Haute Autorité de Santé (HAS) est chargée d’évaluer le médicament en vue de son remboursement et d’en fixer le niveau. Depuis plusieurs mois, la HAS est la cible de pressions sur des évaluations en cours et dénonce « le recours croissant à des procédés inacceptables, éloignés du débat scientifique »… sans toutefois donner les noms des laboratoires concernés.

Les diverses instances mises en place par l’État pour évaluer, autoriser la vente et fixer le prix des médicaments ont souvent été critiquées à juste titre du fait de conflits d’intérêt de certains experts en raison de leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. L’explication souvent avancée est que les meilleurs spécialistes d’un médicament ou d’une maladie sont souvent ceux qui ont travaillé avec les laboratoires développant les traitements.

Il existe effectivement un problème au niveau de la recherche du fait d’une organisation qui délègue le financement, donc le contrôle des essais cliniques aux laboratoires. Mais, c’est un peu court comme argument, car les liens concernent aussi des honoraires de conseil scientifique, des conférences rémunérées, le financement direct de travaux de recherche, mais, plus grave, ce peut être aussi des participations financières sous forme d’actions notamment.

La nouveauté dans ce paysage est la tribune collective publiée par les membres du collège de la Haute Autorité de Santé qui dénoncent les pressions qu’ils subissent de la part des laboratoires. Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir que cette instance évalue les demandes d’accès au remboursement faites par les entreprises dès lors que les médicaments ont reçu une autorisation de mise sur le marché.

La stratégie de lobbying est éminemment perverse, je cite : « Certains acteurs cherchent à exercer des pressions… en imposant un récit fondé sur l’émotion plutôt que sur les preuves ». Les membres du collège dénoncent l’instrumentalisation de la voix de familles bouleversées et de patients en détresse avec l’appui de professionnels de santé. « Ces pressions prennent des formes multiples, directes ou indirectes, via les médias, des relais d’opinion voire auprès de l’exécutif ou par la menace de retrait de médicaments du marché », est-il encore consigné dans cette tribune.

Cette stratégie s’est accentuée ces derniers mois du fait de la pression du gouvernement américain qui demande un alignement des prix des médicaments, très élevés aux États-Unis, sur les prix pratiqués en Europe. L’enjeu est donc d’obtenir de meilleurs prix en Europe pour ne pas subir une baisse des énormes bénéfices engrangés sur le marché américain.

En France, le gouvernement ne s’inquiète pas de ce problème car son objectif est de regrouper des agences pour des raisons d’économies financières, au risque de renforcer les risques liés au lobbying. En effet, il est important que des instances différentes donnent l’une un avis sur la sécurité du médicament et l’autre sur son remboursement.

Nous sommes donc à un moment critique et cette tribune est salutaire. Cependant, pour être vraiment utile, cette protestation ne peut se limiter à une déclaration générale. En effet, le président du collège, interrogé par des journalistes, n’a pas voulu donner les noms des laboratoires concernés. Cela montre qu’il reste encore du chemin à faire car visiblement le pouvoir de ces entreprises est encore suffisamment fort pour bloquer une transparence complète.

Lettre ouverte du Collège de la HAS : défendre l’indépendance scientifique face aux pressions

publiée dans le journal Les Échos le 13 avril 2026

Dans le circuit du médicament et des dispositifs médicaux, chaque acteur joue un rôle précis. Celui de la HAS est d’évaluer, en toute indépendance, l’utilité clinique des produits de santé à partir des données disponibles. Cette évaluation éclaire la décision des pouvoirs publics, qui déterminent sur cette base si un remboursement par l’Assurance maladie est justifié et négocient le prix avec l’industriel. L’enjeu est clair : mobiliser les ressources du système de santé pour des traitements apportant un bénéfice réel aux patients, et non pour de simples promesses. L’impartialité de la HAS permet de concilier le « mieux soigner » et le « mieux dépenser », avec le souci permanent d’assurer la pérennité de notre système de santé.

Les innovations se multiplient — et on ne peut que s’en réjouir. La HAS s’adapte en faisant évoluer ses doctrines, en renforçant l’écoute et en travaillant à réduire les délais, sans jamais sacrifier l’exigence scientifique. Dans l’immense majorité des cas, les évaluations se déroulent dans un climat serein. A chaque fois que nous évaluons un produit de santé, nous écoutons les patients, les professionnels et les industriels. Les usagers sont membres de toutes nos commissions et contribuent aux évaluations.  Collégialement, nous analysons, nous débattons, nous entendons les points de vue dissonants, toujours guidés par l’exigence scientifique. Une fois publiés, nos avis peuvent légitimement être discutés. C’est le propre de la science.

Depuis quelques mois, un autre registre s’installe. Certains acteurs cherchent à exercer des pressions notamment sur des dossiers en cours d’évaluation en imposant un récit fondé sur l’émotion plutôt que sur les preuves. Pour cela, ils n’hésitent pas à instrumentaliser la voix des familles bouleversées et des patients en détresse avec l’appui de professionnels de santé parfois aux frontières — voire au-delà — du conflit d’intérêts. Ces pressions prennent des formes multiples, directes ou indirectes, via les médias, des relais d’opinion voire auprès de l’exécutif, ou par la menace de retrait de médicaments du marché. Ces dérives, isolées, mais désormais répétées sont inacceptables. Certains laboratoires pensent pouvoir transformer l’impatience légitime en pression.

Or, la rigueur scientifique n’entrave pas l’innovation, au contraire : la HAS développe et entretient de nombreux espaces d’échange avec les patients comme les industriels. Par ailleurs, les dispositifs d’accès accéléré au remboursement – accès précoce, forfait innovation, RIHN 2.0, prises en charge anticipées – témoignent de la capacité de notre pays à valoriser les innovations lorsqu’elles apportent un réel bénéfice aux patients.

Le risque et la véritable perte de chance pour le patient seraient de lui proposer un traitement qui n’a pas fait la preuve de son efficacité et de sa sécurité ; le risque pour la pérennité de notre système de santé serait que la solidarité nationale prenne en charge des produits de santé qui ne le mériteraient pas.

Ce qui pose problème et parasite le débat scientifique, ce sont les tentatives d’interférence sur des dossiers en cours d’évaluation. Elles fragilisent la confiance des patients et des professionnels, mais aussi la capacité d’institutions indépendantes à éclairer l’action publique par la science.

Ces tentatives doivent donc cesser : notre institution y est, et restera, totalement hermétique. Aucune pression – d’où qu’elle vienne – ne nous détournera de notre mission.

Pr Lionel Collet, président de la HAS et les membres du Collège :
Véronique Anatole, Pr Karine Chevreul, Pr Pierre Cochat, Claire Compagnon, Pr Anne-Claude Crémieux, Dr Jean-Yves Grall, Christian Saout

Auteur/autrice

  • portrait Christophe Prudhomme

    Christophe Prudhomme est médecin urgentiste au Samu 93 de Bobigny depuis 1987, représentant CGT des médecins, membre du Parlement de l'Union populaire.